BERTRAND (A.)

BERTRAND (A.)
BERTRAND (A.)

Brunetto Latini opposait «la voie de la prose, large et pleinière si comme est ore la parleure des gens» et «li sentiers de rime, plus estroiz et plus fors». Pourtant, la phrase française connut, au Moyen Âge, sa période gothique, dont Aloysius Bertrand a tenté de retrouver le secret. Il n’est pas l’inventeur de la prose poétique, qui n’a cessé de briller en France, même quand la poésie devenait prosaïque. Les traductions des chants populaires grecs ou dalmates, certaines pages d’Alphonse Rabbe donnent, immédiatement avant lui, le signal d’un engouement prochain pour le «petit poème en prose». Gaspard de la nuit n’est donc pas vraiment une date, comme l’affirma Breton. Mais ni la tentative de Baudelaire pour en appliquer le procédé à la description de la vie moderne, ni l’éblouissant commentaire pianistique de Maurice Ravel ne doivent en faire oublier la séduisante, l’émouvante originalité.

Le poète souffreteux

Natif du Piémont, Louis-Jacques Bertrand aurait pu célébrer le souvenir glorieux de la campagne d’Italie et prendre pour pseudonyme son troisième prénom, Napoléon. Il lui préféra celui d’Aloysius – surgi de quel mystérieux grimoire? – et chérit Dijon, avec ses hôtels embastillés, la procession de ses clochers et les bannières de ses vitraux, «comme le poète la jouvencelle qui a initié son cœur».

Perdu dans la «moisson profonde du peuple», il était voué à l’existence d’un pauvre poète souffreteux. On l’encouragea quand il vint, en 1828, se réchauffer au foyer de l’Arsenal, pour des pochades de mirliton:
DIR
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Ces moines ont-ils quelque puceÀ l’oreille ou bien au prépuce,Qui, le rire d’enfer aux dents,Au fond de leur sale capuceRoulent du bouc les yeux ardents?/DIR

Mais, quand au projet des «Bambochades romantiques» se furent substituées les proses plus rares de Gaspard de la nuit , il ne fut guère écouté, et le manuscrit se couvrit de poussière dans l’arrière-boutique d’un éditeur. La phtisie consuma l’auteur avant que ne parût le livre, aussitôt oublié jusqu’au XXe siècle, malgré Sainte-Beuve le préfacier et Baudelaire l’admirateur.

Du fantastique au familier

Est-ce la misère qui métamorphosa la lune, à ses yeux, en un carolus d’or? Fit-il mourir de faim la salamandre du foyer parce qu’il avait le ventre creux?

Plus simplement, sans doute, il n’oublia jamais les contes d’Hoffmann, les romans noirs et les récits de Walter Scott. Il s’amusait à dessiner, au charbon et à la sanguine, sur les murs des corridors, des pendus dont le soleil couchant rougit la carcasse. Et, comme le jeune reclus qu’il met en scène dans «La Cellule», il dut bien souvent tracer des figures diaboliques sur les pages blanches de son livre d’oraisons et farder «d’une ocre impie» quelques têtes de mort. À l’heure du sabbat poétique, Scarbo, le gnome railleur qui peut grandir comme le clocher d’une cathédrale, vient le narguer en «monnoyant» sourdement ducats et florins ou en lui offrant pour linceul, au lieu d’une feuille de tremble, la livide toile d’araignée tendue dans le crépuscule.

Mais Aloysius Bertrand sait aussi dessiner, avec un humour tendre, «le saule caduc et barbu qui pêche à la ligne», ou deviner, à l’horizon de l’impossible, la chaumine de ses rêves, embaumée par la giroflée qui fleure l’amande. Alors la lune ne tire plus la langue comme un pendu, le soleil ouvre ses cils d’or sur le chaos des mondes et les étoiles pointent comme les étamines de la terre, ce calice embaumé.

L’alchimiste

Car, avec une infinie pudeur, le poète étouffe ses sanglots et laisse s’évaporer ses larmes comme une rosée matinale. Il est tendu vers le secret de l’alchimie poétique, que Ramon Lulle ne peut lui découvrir. Les manuscrits de Gaspard de la nuit , les ébauches publiées dans divers journaux attestent un effort inlassable de correction et de concision. En quelques alinéas, Aloysius Bertrand trousse une scène de comédie, narre une aventure plaisante ou terrible, fait sourdre «le gargouillement burlesque de lazzi et de roulades» arraché à sa viole bourdonnante, «comme si elle eût au ventre une indigestion de comédie italienne». Tantôt, pour camper une silhouette, il retrouve la sécheresse de Callot; tantôt, penché sur sa phrase comme un sorcier sur ses cornues, il mélange savamment, à la manière de Rembrandt, le clair et l’obscur.

Sans doute est-il inégal. Mais il use avec un goût infaillible des termes archaïques ou dialectaux («aiguail», «pourpris»), il mesure l’impertinence d’un néologisme («fanfarant»), il sent le rythme secret de la période et l’harmonie des mots enchevêtrés. Il excelle surtout dans l’art d’évoquer une vision qui se dissipe: Ondine s’évanouit en giboulées qui ruissellent blanches le long des vitraux et le corps de Scarbo bleuit, diaphane comme la cire d’une bougie, puis s’éteint.

Il eut le sentiment d’écrire un livre anachronique en cherchant à restaurer «les histoires vermoulues et poudreuses du Moyen Âge», à une époque où «toute tradition de guerre et d’amour s’oublie». Mais il avait trouvé la «note éternelle» passionnément recherchée par Baudelaire.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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